6
Tôt dans la matinée, Mowry se rendit à une agence différente et loua une autre dynocar sous le nom de Morfid Payth, en donnant une adresse à Radine. Il ne pouvait risquer de retourner à la même agence ; il est probable que la police avait rendu visite à la première et posé quelques questions pertinentes. On l’y reconnaîtrait donc comme étant soumis à une enquête officielle et l’on téléphonerait tout en le retenant pour une raison ou une autre.
Il sortit prudemment de la ville, peu désireux d’attirer l’attention des voitures de patrouille qui rôdaient dans le secteur. Il finit par atteindre l’arbre très spécial avec sa pseudo-tombe à son pied. En attendant que la route soit déserte, il resta arrêté quelques minutes en faisant semblant de trafiquer dans le dynomoteur. Puis il conduisit la voiture dans les herbes, parmi les arbres.
Avant d’entamer son étape de marche, il revint s’assurer que la voiture était invisible à partir de la route. Puis, avec ses pieds, il redressa l’herbe couchée, dissimulant ainsi les traces de pneus qui pénétraient dans la forêt. Ceci fait, il se dirigea vers la caverne éloignée.
Il y parvint en fin d’après-midi. En plein parmi les arbres, à huit cents mètres de sa destination, la chevalière passée à son majeur gauche se mit à le picoter. Cette sensation s’accrut au fur et à mesure qu’il s’approcha ; il avança avec assurance, sans précautions préalables. L’anneau n’aurait pas réagi si le container 22 avait cessé de rayonner, ce qui ne se serait produit que si son émission avait été interrompue par l’entrée dans la caverne de quelque chose – et à plus forte raison de quelqu’un – de taille humaine.
De plus, à l’intérieur de l’abri, se trouvait quelque chose de bien plus spectaculaire qu’un simple système d’alarme invisible. Il était logique de supposer que tous les curieux se mettraient à ouvrir les cylindres en duralumin empilés, container 30 compris. Lorsqu’ils s’occuperaient de ce dernier, on entendrait et ressentirait jusqu’à Pertane l’explosion qui s’ensuivrait.
Une fois dans la caverne, James Mowry ouvrit le container 2, profita du jour tombant et s’offrit un vrai repas terrien composé de vrais mets terriens. Il n’avait rien d’un gourmet, mais il partageait avec tous les exilés l’amour des saveurs de la patrie. Une petite boîte d’ananas lui donna un avant-goût des plaisirs célestes ; il s’attarda sur chaque goutte de sirop et la fit bien durer vingt minutes. Ce régal donna un coup de fouet à son moral et rendit moins distantes les forces terriennes perdues parmi les étoiles.
Avec la tombée de la nuit, il fit rouler le container 5 par l’entrée de la caverne et le plaça debout sur la petite plage. C’était maintenant un grand cylindre gris argent pointé vers les étoiles. Il détacha une minuscule poignée de son côté, l’enfonça dans un trou du léger renflement situé près de la base, et la remonta vigoureusement. À l’intérieur, quelque chose se mit à murmurer un zououm-zououm doux et régulier.
Il enleva alors le sommet du cylindre en se mettant sur la pointe des pieds ; puis il s’assit sur un rocher voisin et attendit. Après que le cylindre eut chauffé, il émit un cliquetis sec et le zououm-zououm devint plus grave. Il savait qu’il criait désormais dans l’espace en utilisant des mots inaudibles bien plus puissants et plus pénétrants que ceux de toutes les langues parlées.
Whirrup-dzzt-pam ! Whirrup-dzzt-pam !
« Ici Jaimec ! Ici Jaimec ! »
Il ne pouvait désormais plus rien faire d’autre qu’attendre. L’appel n’était pas directement destiné à Terra, qui était bien trop lointaine pour permettre une conversation sans écart temporel important. Mowry appelait le poste d’écoute d’un quartier général local assez proche pour être sur – ou peut-être à l’intérieur de – la bordure de l’Empire Sirien. Il ignorait sa position précise ; ainsi que l’avait dit Wolf, il ne pouvait révéler ce qu’il ignorait.
Une réponse rapide était improbable. Là-bas, on devait écouter une centaine d’appels sur un même nombre de fréquences, et l’on était occupé à discuter.
Près de trois heures s’écoulèrent ; le cylindre, debout sur la plage de galets, transmettait son zououm-zououm maintenant à peine audible. Puis un œil rouge minuscule clignota au sommet.
De nouveau, sur la pointe des pieds, Mowry maudit sa petite taille ; il palpa le faîte du cylindre et dégagea ce qui ressemblait à un téléphone ordinaire. Il le mit à l’oreille et déclara dans le récepteur : « JM sur Jaimec. »
Il fallut quelques minutes avant de recevoir une réponse : une voix qui semblait parler à travers un chargement de gravier. Mais c’était une voix terrienne, qui parlait anglais. « Prêt à enregistrer votre rapport. Allez-y. »
Mowry essaya de s’asseoir tout en parlant, mais il découvrit que le fil était trop court ; il devait rester debout. Dans cette position, il ânonna aussi rapidement que possible. Le Conte d’une Guêpe par Samuel Bonne-pomme, songea-t-il amèrement. Il donna tous les détails et dut encore attendre.
Puis la voix cracha : « Bien ! Vous vous en tirez parfaitement !
— Vraiment ? Je n’en vois aucun signe, jusqu’à présent. J’ai recouvert la planète de petits papiers et rien ne se produit.
— Il se produit des tas de choses, le contredit la voix. Elle lui parvenait avec des variations d’amplitude rythmiques, déroutant les systèmes de détection siriens en changeant cinq fois par seconde grâce à une série de réémetteurs. Vous ne pouvez juger de la situation d’ensemble.
— Et si vous m’en donniez une idée ?
— La marmite commence à bouillir lentement mais sûrement. Leurs flottes sont largement dispersées, il y a d’amples mouvements de troupes allant de leur système central surpeuplé jusqu’aux planètes extérieures de l’Empire. Ils s’enfoncent graduellement dans le pétrin. Ils ne peuvent tenir tout ce qu’ils possèdent sans avoir à se déployer. Plus ils se déploient, plus leur front s’amincit. Plus il s’amincit, plus il est facile d’en arracher des morceaux. Attendez un peu que je vérifie votre localisation. Il disparut, puis revint un instant plus tard. Oui, leur position les oblige à conserver leurs forces sur Jaimec, toutes nécessaires qu’elles soient ailleurs. En fait, il leur faudra peut-être les accroître aux dépens de Diracta. C’est vous qui en êtes la cause.
— C’est gentil de me dire ça, fit Mowry. Une idée surgit dans son esprit. Hé ! qui vous a donné cette information ?
— Le Service du Code et des Écoutes. Il tire des tas de choses des émissions ennemies.
— Oh ! » Il se sentit désappointé, car il espérait qu’on lui annoncerait la présence d’un agent des Renseignements terriens sur Jaimec. Non, on ne lui en parlerait pas. Il n’apprendrait aucun détail que le Kaïtempi pût lui soutirer. « À propos de la carte du Kaïtempi et de la gaufreuse, est-ce que je les laisse ici pour qu’elles soient récupérées, ou est-ce que je les garde ?
— Attendez, je vais voir. La voix disparut, plus d’une heure cette fois ; puis revint. Désolé de vous avoir fait attendre… Gardez tout ça et utilisez-le au mieux. Les R.T. ont récemment obtenu une carte. Un agent en a acheté une.
— Acheté ? Ses sourcils se froncèrent sous la surprise.
— Oui… au prix de sa vie. Qu’a coûté la vôtre ?
— La vie du major Sallana, comme je vous l’ai dit.
— Tst-tst ! Ces cartes valent rudement cher. » Il y eut un silence puis : « Terminé. Et bonne chance !
— Merci. »
À contrecœur, Mowry déposa le combiné, coupa le zououm-zououm, reboucha le cylindre et le fit rouler dans la caverne. Il aurait aimé écouter jusqu’à l’aube tout ce qui maintenait un lien invisible entre lui et cette forme de vie lointaine. « Et bonne chance ! » avait lancé la voix sans savoir qu’elle en disait bien plus que la formule : « Longue vie ! »
Dans un autre container, il prit plusieurs petits paquets, les répartit dans ses poches, en mit un certain nombre dans un sac de toile du genre qu’affectionnent les paysans terriens. Désormais familiarisé avec la forêt, il se sentait capable de trouver son chemin dans les ténèbres. L’avance serait plus ardue, le trajet plus long, mais il ne pouvait résister à l’envie de revenir à sa voiture aussi vite que possible.
Avant de partir, il appuya sur le bouton parfaitement dissimulé du container 22, qui avait cessé de rayonner dès son entrée dans la caverne. Au bout d’une minute, il rétablirait la barrière invisible.
Il sortit rapidement de la caverne, peinant sous le poids des paquets, et se trouvait trente mètres sous les arbres lorsque sa chevalière se remit à le picoter. Il continua à avancer, lentement, en tâtonnant de temps à autre. Le chatouillis s’affaiblit et finit par s’évanouir au bout de huit cents mètres.
Il dut alors consulter sa boussole lumineuse à une centaine de reprises. Elle le ramena à la route, à sept cents mètres de sa voiture, marge d’erreur pardonnable au bout de trente kilomètres de parcours dont les deux tiers s’étaient effectués dans la nuit.
Le jour du rendez-vous de Mowry avec Butin Urhava débuta par un événement d’importance majeure. À la radio et à la vidéo, par le système de haut-parleurs installé dans les rues et par la voie des journaux, le gouvernement publia le même communiqué. Mowry entendit les beuglements étouffés d’un haut-parleur deux rues plus loin, et les cris des vendeurs de journaux. Il acheta une feuille et la lut au petit-déjeuner.
En accord avec la loi d’exception, par ordre du ministère de la Défense de Jaimec : Tout parti, organisation, société ou autre corps constitué devra être inscrit au Bureau central des Enregistrements, à Pertane, le 20 de ce mois. Les secrétaires devront déclarer in extenso les objets et buts de leur parti, organisation, société ou autre corps constitué, donner l’adresse des lieux de réunion habituels, et fournir une liste complète de leurs membres.
En accord avec la loi d’exception : Après le 20 de ce mois, tout parti, organisation, société ou autre corps constitué sera jugé illégal s’il n’a pas été enregistré suivant l’attendu précédent. L’appartenance à un mouvement illégal constituera un crime de trahison passible de mort.
Ils avaient donc enfin contre-attaqué. Le Dirac Angestun Gesept devait s’agenouiller au confessionnal, ou bien au garrot. Par un procédé législatif très simple, ils avaient amené le DAG là où ils le voulaient. C’était une technique radicale, chargée de menaces psychologiques, bien calculée pour effrayer les faibles dans les rangs du DAG.
Les faibles parlent ; ils trahissent leurs camarades un par un, du haut de la pyramide jusqu’en bas. Ils représentent la pourriture qui s’étend dans un système et l’amène à la faillite. En théorie, du moins.
Mowry relut la proclamation en souriant et en se régalant de chaque mot. Le gouvernement allait avoir des problèmes pour séduire des informateurs dans les rangs du DAG… C’est fou ce que peut bavarder un sociétariat qui est inconscient de son engagement !
Par exemple, Butin Urhava était membre… et il l’ignorait. Le Kaïtempi pouvait l’attraper et lui arracher les entrailles très, très lentement, sans apprendre un seul renseignement de valeur au sujet du Parti Sirien de la Liberté.
Aux environs de midi, Mowry jeta un coup d’œil à l’intérieur du Bureau central des Enregistrements. Il y avait une véritable queue qui s’allongeait de la porte au guichet, où deux fonctionnaires dédaigneux distribuaient des formulaires. La file avançait très lentement. Elle se composait de secrétaires, ou autres dirigeants, de guildes commerciales, de sociétés d’amateurs de zith, de clubs de fans de vidéo, et toutes sortes d’organisations concevables. Le vieillard maigre qui était en dernière position était Contrôleur local de l’Association Pan-Sirienne des Observateurs de Lézards ; le petit gros qui le précédait représentait le Club de Pertane de Constructeurs de Fusées Miniatures.
Se joignant à la queue, Mowry demanda tranquillement au Maigrelet : « Ennuyeux, n’est-ce pas ?
— Ouin. La Statue de Jaime seule sait pourquoi ceci a été jugé nécessaire.
— Peut-être qu’ils essaient de trouver des gens qui ont des talents particuliers, avança Mowry. Des experts radio, des photographes, des trucs comme ça. En temps de guerre, on a besoin de toutes sortes de techniciens.
— Ils auraient pu le dire plus clairement, acquiesça le Maigrelet avec impatience. Ils auraient pu en publier une liste en leur donnant l’ordre de s’engager.
— Ouin. C’est exact.
— Nous, on observe les lézards. À quoi peut leur servir un observateur de lézards, hi ?
— Aucune idée. Mais aussi, pourquoi observer des lézards ?
— Est-ce que vous en avez déjà observé ?
— Non, admit Mowry sans fausse honte.
— Alors vous ne pouvez pas savoir comme c’est fascinant. »
Le Grassouillet se retourna et déclara sur un ton hautain : « Nous, on construit des fusées miniatures.
— C’est bon pour les gosses ! affirma le Maigrelet.
— Ça, c’est votre avis. Apprenez que chaque membre est potentiellement ingénieur en fusées. En temps de guerre, un ingénieur en fusées…
— Avancez ! l’interrompit le Maigrelet en le poussant légèrement. Ils traînèrent les pieds, s’arrêtèrent. Le Maigrelet demanda à Mowry : « Et vous, qu’est-ce que vous faites ?
— De la gravure sur verre.
— Mais, c’est une forme d’art avancée ! J’en possède quelques jolis spécimens. C’était quand même des articles de luxe. Un peu trop chers pour toutes les bourses. Il lâcha un reniflement bruyant. À quoi bon des graveurs sur verre pour gagner des batailles ?
— Vous avez des idées ? l’invita Mowry.
— Si on prend les fusées, s’immisça le Grassouillet, elles sont essentielles dans une guerre spatiale, car…
— Avancez ! » lui ordonna à nouveau le Maigrelet.
Ils atteignirent la pile de formulaires et chacun reçut celui qui se trouvait sur le dessus. Le groupe se dispersa dans différentes directions tandis qu’une longue file de retardataires s’allongeait encore devant le guichet. Mowry se rendit à la poste principale, s’assit à une table libre et se mit à remplir le formulaire. Il tira une certaine satisfaction de le faire avec un stylo du gouvernement et l’encre du gouvernement.
Nom de l’organisation : Dirac Angestun Gesept.
But de l’organisation : Liquidation du gouvernement actuel et fin de la guerre avec Terra.
Lieu de réunion habituel : Partout où le Kaïtempi ne peut nous trouver.
Noms et adresses des membres élus : Vous l’apprendrez bien assez tôt.
Ci-joint, liste complète des membres : Nin.
Signature : Jaime Shalapurta.
Cette dernière touche était une insulte calculée envers la vénérée Statue de Jaime ; en gros, la traduction en était : Jaime Augrocul.
Il allait poster le formulaire lorsqu’il lui vint à l’esprit de l’égayer un peu. Il emmena derechef le formulaire dans sa chambre, le glissa dans la gaufreuse et y apposa le cartouche du Kaïtempi. Puis il l’expédia.
Cet exploit le remplissait de satisfaction. Un mois auparavant, les destinataires l’auraient rejeté comme étant l’œuvre d’un demeuré. Mais aujourd’hui, les circonstances différaient grandement. Les autorités avaient révélé leur énervement, sinon leur crainte. Avec un peu de chance, le formulaire sardonique donnerait un coup de pouce à leur colère, ce qui était parfait ; un esprit en fureur ne peut penser de manière froide et logique.
Lorsque l’on combat par la plume, songea Mowry, on utilise une stratégie de plumitif qui, au bout du compte, peut être aussi meurtrière qu’un explosif puissant. Et cette stratégie n’est pas limitée par l’utilisation du matériel. Un papier peut contenir un avertissement particulier, une menace publique, une tentation secrète, un défi ouvert ; se transformer en affiches, en étiquettes, en tracts lâchés par milliers du haut des toits, en cartes abandonnées sur des sièges ou glissées dans les poches et les sacs… en argent.
Oui, en argent. Avec du papier-monnaie, il pouvait se payer les actes qui appuieraient ses paroles.
À l’heure fixée, James Mowry partit pour le Café Susun.
N’ayant pas encore reçu le pied-de-nez épistolaire du DAG, les autorités jaimecaines étaient toujours capables de penser de manière calculée et menaçante. Leur contre-offensive ne se restreignait point à la nouvelle loi de la matinée. Elles étaient allées plus loin en concoctant les contrôles surprises.
Mowry faillit se faire coincer dès le premier coup. Il se dirigeait vers le lieu de son rendez-vous, lorsqu’une file de policiers en uniforme se déploya dans la rue. Une seconde file apparut simultanément quatre cents mètres plus loin. De la foule ainsi encerclée, surgirent un certain nombre de membres du Kaïtempi ; ceux-ci commencèrent aussitôt une fouille rapide et experte de tous ceux qui s’étaient trouvés bloqués. Cependant, les autres policiers gardaient leurs regards fixés sur les prisonniers afin de veiller à ce que personne ne se précipite sous un porche ou ne fonce à l’intérieur d’une maison pour échapper à la rafle.
Remerciant sa bonne étoile de lui avoir évité ce piège, James Mowry disparut aussi discrètement que possible et se rua chez lui. Dans sa chambre, il brûla tous les documents se rapportant à Shir Agavan et transforma les cendres en fine poussière. Cette personnalité était désormais défunte.
De l’un de ses paquets, il sortit un assortiment de papiers d’identité qui juraient qu’il était Krag Wulkin, correspondant spécial d’une agence d’informations importante située sur Diracta. D’une certaine manière, ce camouflage était supérieur au précédent ; il rendait plus plausible son accent mashambi. De plus, un contrôle complet nécessiterait bien un mois, s’il fallait en référer à la planète-mère sirienne.
Ainsi muni, il repartit. Quoique mieux préparé à répondre à des questions ennuyeuses, le risque de se les voir poser s’était accru avec la nouvelle stratégie des contrôles surprises ; il arriva dans la rue avec l’impression que, d’une façon ou d’une autre, les chasseurs avaient fini par relever la piste.
Il ne pouvait exactement savoir ce qu’ils recherchaient. Peut-être essayaient-ils d’attraper des gens portant de la propagande subversive sur eux ; peut-être voulaient-ils trouver des gens dotés d’une carte de membre du DAG ; à moins qu’ils ne désirent retrouver un utilisateur de dynocar nommé Shir Agavan. De toute façon, cette approche prouvait que l’un des gros bonnets de Jaimec était très irrité.
Par bonheur, aucun piège ne s’ouvrit à nouveau avant le Café Susun. Il entra, découvrit Urhava et deux autres types assis à la table la plus éloignée, à demi dissimulés par la pénombre et gardant l’œil sur la porte.
« Tu es en retard », l’accueillit Urhava. « On a pensé que tu ne viendrais pas.
— J’ai été retardé par un raid de la police, dans la rue. Les flics avaient l’air sérieux. Vous avez cambriolé une banque, ou quoi ?
— Non. Urhava fit un geste pour présenter ses compagnons. Voici Gurd et Skriva. »
Mowry les salua d’un mouvement de tête et les examina. Ils se ressemblaient beaucoup – des frères, de toute évidence ; le visage plat, l’œil dur, les oreilles en arrière se relevant en pointe. Chacun d’eux semblait capable de vendre l’autre à un négrier, s’il était assuré d’aucune possibilité de représailles.
« On n’a pas entendu ton nom, dit Gurd en parlant entre ses longues dents étroites.
— Et vous ne l’entendrez jamais, répliqua Mowry. »
Gurd se hérissa.
« Pourquoi ?
— Parce que vous vous fichez de mon nom, lui apprit Mowry. Si votre peau reste intacte, quelle différence cela fait-il de savoir qui vous passe un tas de guilders ?
— Ouin, c’est vrai, fit Skriva, les yeux brillants. L’argent, c’est de l’argent, d’où qu’il vienne. Ferme-la, Gurd !
— Je voulais seulement savoir » marmonna Gurd, radouci.
Urhava prit la parole avec l’avidité débordante de celui qui brasse de grosses affaires. « J’ai parlé de ta proposition à ces gaillards. Ça les intéresse. » Il se tourna vers eux. « Pas vrai ?
— Ouin, fit Skriva. Il concentra son attention sur Mowry. Tu veux que quelqu’un se retrouve entre quatre planches, hein ?
— Je veux que quelqu’un se retrouve raide mort, et je me fiche éperdument qu’il finisse ou non entre quatre planches !
— On peut s’en charger. » Skriva arbora son expression la plus rude qui clamait qu’il s’était fait un ours quand il avait seulement trois ans. Puis il annonça : « Pour cinquante mille tickets. »
Mowry se leva et s’avança vers la porte d’un air dégagé.
« Longue vie !
— Reviens ! » Skriva se mit sur pied et fit de grands gestes empressés. Urhava avait la mine consternée de quelqu’un qui vient d’être rayé du testament d’un oncle richissime. Gurd suçait ses dents, visiblement agité.
S’arrêtant à la porte, Mowry la maintint ouverte. « Vous allez être sérieux, espèces d’idiots ?
— Bien sûr, l’implora Skriva. Je ne faisais que plaisanter. Reviens et assieds-toi.
— Amène-nous quatre ziths, dit Mowry au serveur. Il revint à la table et reprit sa place. Plus de blagues ridicules. Je n’aime pas ça.
— Pardon, fit Skriva. On a d’autres questions pour toi.
— Vous pouvez toujours les poser », acquiesça Mowry. Il reçut du serveur un quart de zith, le paya, avala une gorgée et considéra Skriva avec la hauteur appropriée.
Skriva demanda : « Qui veux-tu qu’on refroidisse ? Et qu’est-ce qui nous dit qu’on recevra notre argent ?
— Voilà ; la victime, c’est le colonel Hage-Ridarta. Il griffonna rapidement sur un bout de papier qu’il tendit. Voilà son adresse.
— Je vois. Skriva fixa la feuille. Et l’argent ?
— Je vous donne cinq mille maintenant, pour prouver ma bonne foi, et quinze mille après le travail. Il s’arrêta et jeta aux trois complices un regard froid et menaçant. Je ne vous croirai pas sur parole. Il faudra qu’on le hurle dans les médias avant que je me sépare d’un nouveau décime.
— Tu nous fais rudement confiance, hi ? fit Skriva, renfrogné.
— Pas plus que nécessaire.
— Même chose de notre point de vue.
— Allons, il faut qu’on joue à se renvoyer la balle. Voilà comment ça va se passer. J’ai une liste. Si vous faites le boulot et que je me défile, vous ne ferez pas les autres, n’est-ce pas ?
— Nin.
— De plus, vous aurez ma peau à la première occasion, n’est-ce pas ?
— Ça, tu peux en être sûr ! l’avertit Gurd.
— De même, si vous me vendez, vous vous priverez de pas mal d’argent. Je l’emporte largement sur le Kaïtempi, vu ? Vous n’avez pas envie de devenir riches ?
— Je déteste cette idée ! fit Skriva. Voyons un peu ces cinq mille tickets. »
Mowry lui glissa la liasse sous la table. Tous trois la vérifièrent. Au bout d’un moment, Skriva leva les yeux, le visage légèrement plus empourpré.
« On marche. Qui est ce soko de Hage-Ridarta ?
— Un galonnard qui a vécu trop longtemps, c’est tout. »
Ce n’était qu’un demi-mensonge. Hage-Ridarta était noté dans le bottin local comme étant un commandant de la marine spéciale. Mais son nom se trouvait à la fin d’une lettre autoritaire trouvée dans les dossiers du défunt major Sallana. Le ton de cette lettre était celui d’un chef qui s’adresse à un subordonné. Hage-Ridarta était un grand patron du Kaïtempi habilement déguisé.
« Pourquoi veux-tu t’en débarrasser ? » demanda brutalement Gurd.
Avant que Mowry ait pu répondre, Skriva avait lancé sèchement : « Je t’ai déjà dit de la fermer ! Je m’occupe de ça. Tu ne peux pas la boucler pour vingt mille tickets ?
— On ne les a pas encore, s’entêta Gurd.
— Vous les aurez, l’apaisa Mowry. Et bien plus encore. Le jour où sera donnée la nouvelle de la mort de Hage-Ridarta, dans le journal ou à la radio, je serai ici à la même heure avec quinze mille guilders et le nom suivant. Si par hasard j’étais retenu, je serais là le lendemain à la même heure.
— Tu y as plutôt intérêt ! » fit Gurd, menaçant.
Urhava, de son côté, avait aussi une question. « Quel est mon pourcentage pour t’avoir présenté ces gaillards ?
— Je ne sais pas. Mowry se tourna vers Skriva. Combien avez-vous l’intention de lui donner ?
— Qui ?… Nous ? Skriva était interloqué.
— Oui, vous deux. Ce monsieur veut faire de la gratte. Vous ne croyez tout de même pas que c’est moi qui vais le payer, non ? Vous pensez que je le fabrique, cet argent ?
— Il faut que quelqu’un crache, déclara Urhava. Autrement… »
Skriva avança ses traits menaçants et lui lança : « Autrement quoi ?
— Rien. Rien du tout.
— Voilà qui est mieux, approuva Skriva sur un ton grinçant. Bien mieux. Reste assis et sois sage, Butin, et on te refilera quelques miettes de notre table. Excite-toi et tu te trouveras soudain incapable de les manger. En fait, tu ne pourras plus les avaler. C’est dur, de ne plus pouvoir même avaler. Ça ne te plairait pas, n’est-ce pas, Butin ? »
Se tenant coi, Urhava ne bougea pas. Son teint était légèrement marbré.
Avançant à nouveau son visage près du sien, Skriva cria : « Je t’ai posé une question polie ! J’ai dit que ça ne te plairait pas, n’est-ce pas ?
— Nin », admit Urhava en se balançant en arrière sur sa chaise pour s’éloigner du visage.
Mowry décida qu’il était temps d’en finir avec cette joyeuse séance. Il rassembla son courage pour dire à Skriva : « Ne te mets pas en tête de grandes idées à mon sujet… si tu veux continuer à travailler. »
Sur ce, il s’en alla. Il ne s’inquiéta pas de la possibilité que l’un d’eux le suivît. Ils n’offenseraient point leur meilleur client depuis que le crime existait à Pertane.
Marchant rapidement, il médita sur l’ouvrage de la soirée et décida qu’il avait été sage de laisser entendre que l’argent ne poussait pas sur les arbres. Ils n’auraient fait preuve d’aucun respect s’il s’était montré prêt à le manier à la pelle, ainsi qu’il pouvait se le permettre si la nécessité s’en faisait sentir. Ils avaient insisté de leur mieux pour obtenir le maximum en retour du minimum, ce qui aurait produit plus de discussions que de résultats.
C’était aussi une bonne chose d’avoir refusé un pourcentage à Urhava et de les avoir laissés en discuter entre eux. La réaction avait été révélatrice. Une foule, même une petite foule, a la force de son chaînon le plus faible. Il était important de découvrir un cafard éventuel avant qu’il ne soit trop tard. Sous ce rapport, Butin Urhava s’était trahi.
« Il faut que quelqu’un crache, autrement… »
Le moment du test viendrait peu après qu’il ait payé le complément de quinze mille guilders pour le travail et que les personnes concernées se soient partagé le fric. Et puis, si la situation semblait l’exiger, il donnerait alors un nouveau nom aux deux frères Gurd et Skriva : Butin Urhava.
Il continua en direction de sa chambre, plongé dans ses pensées sans regarder où il allait. Il venait d’arriver à la conclusion qu’il faudrait tôt ou tard couper la gorge d’Urhava, lorsqu’une main pesante s’abattit sur son épaule et une voix grinça : « Mains en l’air, Rêveur, et montre un peu ce que tu as dans tes poches. Allons, tu n’es pas sourd… en l’air, j’ai dit ! »
Avec un sentiment de révolte, Mowry leva les bras et sentit des doigts qui palpaient ses vêtements. À proximité, quarante à cinquante promeneurs tout aussi surpris se tenaient dans la même pose. Une file de policiers flegmatiques barrait la rue à une centaine de mètres ; dans l’autre sens, une autre colonne les regardait avec la même indifférence. Le piège surprise s’était à nouveau déclenché.